« La persécution et l’assassinat de Jean-Paul Marat représentés par le groupe théâtral de l’hospice de Charenton sous la direction de Monsieur de Sade », d’après Peter Weiss

Création du Théâtre Tournesol pour les Insolites/Originales artistiques à Saverne sur le site de l’ancien lycée Claude-Chappe, dans une mise en scène de Christophe Niess

Un bain public drôle et délirant

Ce « Marat-Sade » de Peter Weiss faisait partie de ces œuvres cultes que l’on rêve de mettre en scène ou d’interpréter un jour. Ce spectacle total, mélange de pop-art et de théâtre de la cruauté au sens d’Artaud ne peut laisser le spectateur insensible. Ce d’autant qu’il est plongé lui-même dans l’action, comme une pièce d’un puzzle, où Sade en grand ordonnateur et Marat en symbole de la Révolution française le forcent à entrer en quelque sorte en jeu dans ce bain public à la fois drôle et délirant.

Ce pari à la fois osé et un peu fou, dans l’esprit de cet établissement hospitalier de Charenton avec ses malades et soignants d’un autre temps, ou de tous temps, a été rendu possible grâce à l’implication de la bonne vingtaine de membres de la troupe de notre Théâtre Tournesol. Depuis le mois d’octobre, les répétitions se sont enchaînées avec un plaisir à chaque fois renouvelé, d’une belle équipe d’amateurs ou tout simplement d’amoureux du théâtre vivant.

Christophe Niess, metteur en scène

Les comédiens :

  • Magalie Caput (une infirmière, le représentant de la science)
  • Isabelle Charbonnier (Simone Evrard)
  • Isabelle Courouble (Mme Coulmier, directrice de l’hospice de Charenton)
  • Florent Geffroy (un malade, Voltaire)
  • Susie Geffroy (une malade)
  • Céline Gossé (Charlotte Corday)
  • Evelyne Hatt (La Fauvette, chœur, l’institutrice)
  • Stéphane Heiderich (Jacques Roux, le prêtre, le journaliste)
  • Solweig Iste (une malade)
  • Isabelle Jung (Jean-Paul Marat)
  • Tania Michel (Sansonnet, chœur, une malade, la mère de Marat)
  • Asma Moumen (une infirmière, Lavoisier)
  • Christophe Niess-Nachez (Monsieur Coulmier, époux de la directrice)
  • Sabine Niess-Nachez (une malade)
  • Daniel Riehl (un infirmier, le père de Marat)
  • Rachel Sandner (Cocorico, chœur, le représentant de l’armée)
  • François Schaeffer (Monsieur de Sade)
  • Anne Simon (Tourlourou, chœur, le nouveau riche)
  • Fred Terrien (L’annonceur)
  • Jean-François Wagner (Duperret)

Création musicale et musiciens :

  • Catherine Piron-Paira
  • Sylvain Piron

Costumes :

  • Susie Geffroy

Photos :

  • Patrice Bucher

Les vidéos de Dany Fischer

Pour en savoir plus...

« La confrontation Sade-Marat », par Peter Weiss

Avant sa détention au Fort de Vincennes et à la Bastille, Sade dirigeait déjà des représentations théâtrales dans son château de La Coste. Durant les 13 années de son incarcération (de sa 33eà sa 47eannée), il écrivit, en dehors de ses grandes œuvres en prose, 17 drames. Auxquels vinrent s’ajouter par la suite une douzaine de tragédies, de comédies, d’opéras, de pantomimes et de pièces de vers en un acte.

De toutes ces pièces, seule fut montée sur un théâtre, dans le temps que Sade passa en liberté, de 1790 à 1801, Oxtiern ou les malheurs du libertinage, qui fit scandale et fut aussitôt retirée. De 1801 à sa mort en 1814, il vécut interné à l’hospice de Charenton, où il eut pendant quelques années la possibilité de monter des spectacles dans le cercle des malades et de se produire lui-même sur scène comme acteur.

L’hospice de Charenton était (selon la description de J.-L. Casper, Caractéristiques de la médecine française, Leipzig, 1822) un établissement où on internait ceux dont le comportement était socialement inadmissible, sans qu’ils fussent fous pour autant. On enfermait là des gens « qui s’étaient livrés à des vices dont la description ne pouvait être rendue publique au cours du procès, ou encore d’autres qu’on avait arrêtés pour délit politique grave, ou bien ceux qui avaient servi d’instruments malheureux à de hautes cabales ».

C’était pour les cercles parisiens distingués une distraction de choix que d’aller assister aux représentations données par Sade en ce « réduit réservé aux déchets moraux de la société bourgeoise ». Il est vraisemblable toutefois que ces séances d’amateurs consistaient généralement en déclamations dans le style traditionnel : la production dramatique de Sade n’est elle-même, le plus souvent, que fort loin d’atteindre à l’audace et à la cohérence de sa prose.

Sa confrontation avec Marat, que nous mettons ici en scène, est cependant totalement imaginaire, et se réfère au seul fait que ce fut Sade qui prononça l’éloge funèbre de Marat lors de l’enterrement de celui-ci —encore son rapport à Marat dans ce discours est-il ambigu, puisqu’il ne le prononça que pour sauver sa propre tête, étant en temps-là de nouveau menacé et figurant déjà sur la liste de la guillotine.

Ce qui nous intéresse dans la confrontation de Sade et de Marat, c’est le conflit entre l’individualisme poussé jusqu’à l’extrême et l’idée de bouleversement politique et social. Sade lui aussi était convaincu de la nécessité de la Révolution et ses œuvres sont d’un bout à l’autre une attaque contre la classe régnante corrompue, cependant il recule devant les mesures de terreur prises par les nouveaux dirigeants et se trouve, tel le représentant moderne du tiers parti, assis entre deux chaises. Certes, après son élargissement en 1790, il se met à la disposition de l’Assemblée nationale, il devient secrétaire de la section des Piques, où il est chargé de l’administration des hôpitaux et reçoit même un poste de juge, mais il demeure un isolé, si marqué par sa longue détention que le commerce des hommes lui devient souvent difficile. Et lorsqu’il déclare avoir été lésé par les mesures de l’Ancien Régime, il n’y a pas là de quoi faire un héros, car ce n’étaient pas des raisons politiques qui l’avaient fait arrêter, mais bien l’accusation de débordements sexuels, et ce furent ces mêmes débordements, illustrés dans ses écrits monstrueux, qui causèrent encore une fois sa chute sous le nouveau régime.

Comment il concevait sa révolte, nous le voyons par la lettre suivante, qu’il écrivit de prison en 1783 à sa femme :

« On ne saurait approuver mes idées, dites-vous. Et qu’est-ce que cela fait ? Celui-là est bien fou qui prescrit telles idées aux autres ! Mes idées sont le fruit de mes réflexions, elles font partie de ma vie, de mon tempérament. Il n’est pas en mon pouvoir de les changer, et le pourrais-je que je ne le ferais pas. Ces idées que vous blâmez sont le seul réconfort de ma vie, elles allègent mes souffrances dans cette prison, elles font toute ma joie sur cette terre, je tiens à elles plus qu’à ma vie. Ce ne sont pas mes idées qui ont causé mon malheur, mais les idées des autres. »

Il est difficile de se représenter Sade œuvrant au bien public. Il se voyait forcé à un double-jeu, approuvant d’une part les arguments radicaux de Marat tout en mesurant par ailleurs les dangers d’un système totalitaire. En outre, son point de vue sur une juste répartition des richesses n’était pas si avancé qu’il se dessaisît volontiers de son château et de son domaine. Il se résigna de très mauvaise grâce lorsqu’il dut abandonner La Coste, qui avait été pillé et incendié.

Ses pièces de théâtre laissent transparaître ses derniers efforts pour s’accommoder du commerce des hommes, mais avec l’âge il tomba tout à fait dans l’isolement et la réclusion. C’est ainsi que le décrit un médecin de l’établissement de Charenton : « Je le rencontrais souvent, tandis qu’il parcourait seul, d’un pas lourd et traînant, vêtu d’une façon fort négligée, les couloirs aux alentours de sa chambre. Je ne l’ai jamais vu parler à personne. En passant près de lui, je le saluais, et il répondait à mon salut avec cette politesse froide qui coupe court à toute conversation. »

S’il est de notre invention de le confronter à Marat dans ses derniers instants, par contre la situation de Marat correspond à la réalité. La maladie de peau psychosomatique qu’il avait contractée à force de privations pendant ses longs séjours dans les caves, et dont il souffrait dans les dernières années de sa vie, le forçait à passer de nombreuses heures dans sa baignoire pour apaiser le feu des démangeaisons. Et c’est dans cette même position qu’il fut poignardé par Charlotte Corday le samedi 13 juillet 1793, après qu’elle se fut présentée trois fois à sa porte pour être intro duite.

Les déclarations de Marat au cours de l’action reflètent souvent même littéralement le contenu des écrits qu’il a laissés. Ce qui concerne son évolution est fidèle aussi à la vérité historique. A seize ans, il quitta la maison paternelle, fit des études de médecine, vécut quelques années en Angleterre, se fit une réputation comme médecin, fut méconnu comme savant, parvint aux honneurs, mais finit, après avoir longtemps déjà jugé la société d’un œil critique, par passer totalement au service de la Révolution et fut, à cause de son tempérament violent et irréconciliable, rendu responsable de beaucoup d’horreurs.

Ce n’est qu’au début de notre siècle que des auteurs comme Rosbroj, Bax et Gottschalk commencèrent à réviser l’image partiale qu’on donnait de Marat et à reconnaître la perspicacité de ses arguments politiques et scientifiques. De toutes les figures de la Révolution française, c’est certainement Marat qui fut dépeint par les historiens bourgeois du XIXesiècle sous le jour le plus répugnant et le plus sanguinaire, et ceci n’est pas pour nous étonner, puisque ses tendances mènent en droite ligne au marxisme, et se rapprochent même déjà dangereusement d’un système dictatorial, en dépit de son exclamation « dictateur, ce mot doit disparaître, je hais tout ce qui évoque les patrons et les patriarches ! »

Dans notre rétrospective actuelle, il nous faut considérer que Marat était de ceux qui travaillaient à modeler le concept de socialisme et que bien des aspects de ses théories violentes et subversives n’étaient pas décantés ou passaient au-delà du but. Nous plaçons ici à ses côtés l’ex-prêtre Jacques Roux, qui va plus loin encore que Marat dans sa virulence et son pacifisme exalté. Nous ne tenons pas compte du fait que, dans les tout derniers jours avant sa mort, Marat se détourna de lui et le condamna lui aussi, peut-être, sous l’effet du délire de persécution. Roux, l’une des personnalités les plus captivantes de la Révolution, assume ici la fonction d’agitateur extrémiste, sorte d’alter égo qui est comme le révélateur des thèses de Marat.

Nous prenons aussi bien quelques libertés avec le personnage de Duperret, le député girondin. Il fait figure ici de patriote conservateur, comme il y en eut des milliers, et il endosse le rôle d’amant de Charlotte Corday, tandis que nous négligeons son admirateur réel, un certain M. Tournelis qui, de Caen, rejoignit les royalistes réfugiés à Coblence. Sur ce point, nous restons dans l’ambiance des troubles révolutionnaires, où on n’y regardait pas de très près en matière d’accusations et de sentences, et où le pauvre Duperret, à qui le groupe des rebelles de Caen avait recommandé Charlotte Corday, paya cette rencontre de sa tête.

Charlotte Corday, quant à elle, n’avait mis personne dans le secret. Formée à la rêverie extatique de son existence monacale, elle est partie seule, à l’image de Jeanne d’Arc et de la Judith de la Bible, vers sa destinée de sainte."

Première rédaction de la pièce février-avril 1963.
Reprise et remaniée de novembre 1963 à mars 1961.

« Historicité et fiction du champ discursif dans Marat-Sade de Peter Weiss », par Christophe Bernard:

"Cet article interroge, à travers l’observation du concept de l’archive, les rapports entre l’Histoire et le texte de fiction. Marat-Sade, pièce de Peter Weiss, propose un dialogue (théâtralisé par les fous de l’hospice de Charenton) entre deux figures célèbres, l’écrivain et l’homme politique. Le but de l’investigation consiste ici à cerner les modalités et les mécanismes par lesquels Weiss parvient à élaborer son propre champ discursif : en agençant des faits et des éléments historiques discontinus, en modifiant des réalités archivées, en modifiant le contexte d’une action, l’auteur régit et organise un propos autonome qui possède sa propre cohérence interne... (cliquer pour lire la suite)"

Sade à Charenton :

"Sade était l'hôte forcé de l'hospice de Charenton.
C'était une maison de cure jouissant d'une grande réputation en Europe. En réalité, un très mauvais hospice malgré un étalage de luxe, des pensions élevées, des clients importants, la belle campagne environnante. A l'époque de Sade, Charenton était entre les mains d'un nain intrigant, ambitieux, frivole et voleur, du nom de Coulmier, grand dévot du régime Napoléonien. Sur la "dictature" de Coulmier, on a retrouvé aux archives de la Seine, un acte d'accusation rédigé par un inspecteur secret, dénonçant les peines infligées aux malades pauvres, les bains de terreur dans l'eau glacée, la saleté, l'incurie, la nourriture malsaine, les dépenses absurdes, les fraudes... (cliquer pour lire la suite)"